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J’ai demandé à ces fantastiques marins, les skippers des bateaux de course au large, de me raconter un souvenir de leurs débuts.

Yves Le Blevec a bien voulu être le premier de ceux-là à partager avec nous ce croustillant exploit à la voile réalisé alors qu’il était encore un enfant.

Merci à Jean-Luc Van Den Heede, référence mondiale pour la navigation au près, d'avoir si gentiment voulu lui emboîter le pas avec ce souvenir d'enfance sur les plages du Pas-de-Calais.

François Gabart s'est joint à eux pour nous parler de sa Charente natale.

Vous pouvez imaginer ma joie lorsque, seulement quelques heures après avoir demandé à Sir Robin Knox-Johnston de bien vouloir partager un souvenir d'enfance, je découvre son courriel dans ma boîte à lettres ! 

Isabelle Autissier vient de terminer un périple de trois mois dans le sud du Groenland à bord de son voilier ADA2. Accompagnée par des alpinistes en quête de sommets escarpés, celle qui fut la première femme au monde à réaliser un tour du monde à la voile -le Boc Challenge- en 1990, a pu constater les effets du réchauffement climatique en accédant à des criques sensées être des glaciers. Isabelle est présidente du WWF France depuis 2009. Ses actions et interventions sont toutes guidées par le souci d’apporter sa contribution à la préservation de la planète, pour que l’humanité vive mieux.

Yann Eliès fait partie de l'élite de la course au large en solitaire. Il a remporté trois fois la Solitaire du Figaro, en 2012, 2013 et 2015. Avant lui, seuls quatre autres grands skippers avaient réussi la passe de trois : Philippe Poupon, Jean Le Cam, Michel Desjoyaux et Jérémie Beyou. Il a de qui tenir : chez les Eliès, la course au large est une passion familiale. Yann avance dans les sillons tracés par son grand-père, Hervé, et son père, Patrick, qui remporta la course de l'Aurore en 1979. Yann avait cinq ans.

 

Sans foils, mais avec un cœur "gros comme ça", Yann Eliès est au départ du Vendée Globe dans quinze jours seulement, avec pour compagnon son Quéguiner et dans ses bagages la Fédération Leucémie Espoir. Le solitaire est aussi solidaire !

 

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Malgré un emploi du temps très chargé avant le grand jour du départ, Yann a eu la gentillesse de nous confier ce souvenir de jeunesse. Merci Yann, je vous souhaite de bien tourner autour de votre monde !

 

"Du haut de mes sept-huit ans, j’attendais avec impatience ce sept heures et demie du vendredi soir à la belle saison. Je restais planté devant l’horloge qui égrainait les minutes comme une promesse d’échappée belle. Mon sac était prêt, garni de mes objets familiers et quelquefois de livres scolaires lorsque je devais réviser des leçons ou apprendre une récitation. C’était pour moi la punition que je devais accepter en échange du week-end qui occupait toutes mes pensées du lundi au vendredi sur les bancs de cette école que je ne portais pas vraiment dans mon cœur.

 

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Mes parents arrivaient enfin et nous retrouvions notre bateau pour une première nuit à bord. Le petit lit breton à l’avant du bateau, c’était mon repaire. Je me sentais tour à tour aventurier, pirate ou Robinson Crusoé. Le samedi matin marquait le début de ces belles navigations vers Bréhat, en longeant la côte. Ces agréables sensations ont gravé à jamais le disque dur du petit garçon que j’étais. Mes yeux n’étaient pas assez grands pour capter les belles images qui défilaient au rythme des vagues et de la houle.

 

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J’étais bien. Bien mieux qu’à l’école. La mer avait pris le petit garçon et avait fait naître un marin. Elle ne m’a jamais lâché."

 

Yann Eliès, pour Blog Marine Plaisance.

 

 

Yann  Yann Fcb sur Twitter et Facebook

 

 

 

Bienvenue à vous, Isabelle, dans " Souvenirs de skippers " et merci beaucoup pour le récit de cette aventure de jeunesse !

Isabelle Autissier, skipper, navigatrice, écrivaine et femme de convictions.

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"Bretagne nord,  années 70, un vaurien brillant de ses sept couches de vernis dont je suis capitaine à 13 ans :

Un matin, frais et cru comme sait les concocter la Bretagne nord, nous obtenons le droit de  partir piqueniquer, avec ma meilleure amie.  Seule règle : ne pas sortir de la baie. Mais l’interdit n’existe que pour être bravé, nous voilà donc piquant au large.

La brise bien établie, le bateau caracole et rien ne nous empêche de viser le cap Fréhel, loin de la baie protectrice.

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Dans notre enthousiasme, nous n’avons pas intégré une donnée que nous avons pourtant régulièrement observée : à l’approche du soir, le vent tombe. Nous voilà donc en train de traînailler sur la route du retour. C’est sûr, nous allons être en retard pour le dîner familial. Nous nous escrimons sur les réglages : un peu de mou sur l’écoute de foc, une grand-voile à peine vrillée pour récupérer le moindre souffle, toutes deux installées à la gîte, presque couchées pour ne pas faire obstacle au vent...,

-Hé ! On recule ! Zut, le courant ! SNAG-528

Un léger souffle enfin se lève, venant de la terre comme toutes les nuits d’été. C’est une meilleure allure pour le bateau qui semble s’éveiller et trotter à nouveau gaillardement vers le rivage.

Enfin, la plage se précise. Dans un léger raclement la coque s’immobilise et nous sautons à terre. Quatre silhouettes se précipitent à notre rencontre : deux papas et deux mamans …

-Ha ! Quand même, où étiez-vous passées ?

Le ton est plus moqueur que grondeur. Ces adultes ont foi en leurs enfants, savent que l’expérience ne s’acquière qu’au prix de déconvenues. Ils sont allés munis de jumelles à la pointe de la baie, ont repéré la petite voile immobile, ont pris le temps de dîner en riant de nos mésaventures, puis se sont tranquillement dirigés vers la plage. Ni cris, ni larmes, ni coup de fil angoissés aux gendarmes, leurs filles sont des marins, ils les ont éduquées ainsi.  Mais un interdit a été franchi, cela demande réparation.

-Demain les filles, interdiction de naviguer … avant d’avoir fini les exercices de calculs de courant que je vais vous donner !

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Ainsi allait la vie, il y a bien longtemps, d’une enfant qui fit le tour du monde."

 

Isabelle sur Facebook : Isabelle Facebook

Les livres d'Isabelle : Soudain, seuls

Isabelle Autissier, Présidente du WWF France : SNAG-530

 

 

team-sir-robin-knox-johnstonSir Robin, né en 1939, est une légende bien vivante de la course au large. Il a remporté le 22 avril 1969, 312 jours après son départ de Falmouth, le premier tour du monde en solitaire et sans escale, le fameux Golden Globe Challenge.

 

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Sir Robin, sur son bateau Suhaili, donnera le départ de la réédition de cette course mythique qui sera lancée le 14 juin 2018, 50 ans après.

 

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Sir Robin a terminé sur le podium de la Route du Rhum en 2014, à l'âge de 75 ans. C'est dire les qualités de marin de ce grand homme dont la générosité force le respect. jpg_14167290901

 

En 1995, il crée Clipper Round The World dont la prochaine édition se déroulera en 2017 et 2018.

 

L'an dernier, pour la quatrième fois, il a été élu marin de l'année en Angleterre.

 

 

Voici le souvenir d'enfance qu'il m'a envoyé spontanément. Le texte en anglais précède ma traduction en français. Grand merci, Sir Robin ! Je suis sûr que les lecteurs de Blog Marine Plaisance apprécieront.

"1943. I was four years old but already interested in boats.  As we could not buy one or build one, my Father being away in the Army, I begged one of the wood crates that Oranges were delivered in and with a hammer and nails, created a raft. We lived a mile from the sea but I carried it down to the estuary of the river Dee near Liverpool  and launched it. It floated. Proudly I stepped on board - it sank immediately.     This was an early introduction to what I later came to know as Archimedes principles!

At 14 I built a canoe and fitted it with a mast and sail, but it was not until I was doing officer training in the Merchant Navy that I eventually got to learn to sail and develop the passion for sailing and the sea that remains with me to this day."

Robin Knox-Johnston

"1943. Je n’avais que quatre ans, mais j’étais déjà intéressé par les bateaux. Comme nous ne pouvions pas en acheter ou en construire un car mon père était dans l’armée et loin de nous, j’ai récupéré une caisse en bois dans laquelle des oranges avaient été livrées et avec un marteau et des clous, j’ai fabriqué un radeau. Nous habitions à un mile (un kilomètre six-cent, ndlr) de la mer, mais je l'ai transporté jusqu'à l'estuaire de la rivière Dee, près de Liverpool et je l’ai mis à l’eau. Il flottait ! Fièrement, je suis monté à bord : il a coulé immédiatement... Ce fut une introduction précoce à ce que j’ai appris plus tard, à savoir le principe d'Archimède!

À 14 ans, j’ai construit un canot que j’ai équipé d'un mât et d’une voile, mais il a fallu attendre que je fasse une formation d'officier dans la marine marchande pour finalement apprendre à naviguer et à développer ma passion pour la voile et la mer qui reste ancrée en moi jusqu’à ce jour."

Sir Robin Knox-Johnston sur Twitter : Sir Robin GGChallenge

 

A quelques mois du départ du prochain Vendée Globe, nous avons tous en tête la remarquable performance de François GABART sur son Imoca MACIF dans l’édition 2012/2013, avec le record de l’épreuve à la clé.

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Après des débuts prometteurs sur Optimist (champion de France à treize ans), François n’a pas cessé de truster les podiums et les victoires en Moth Europe,  Tornado,  Figaro, Class A et Imoca (vainqueur de la Route du Rhum 2014) avant de se lancer l’an dernier dans la catégorie Ultim sur son trimaran MACIF  avec lequel il remporte brillamment la Transat Jacques Vabre (en double avec  Pascal Bidégorry).

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En ce début d’année, en solo cette fois, New York le voit triompher dans The Transat bakerly.

 

 

François a la gentillesse de nous livrer ici un souvenir d’enfance qui a sans doute eu une influence non négligeable sur le cours de sa vie.

 

"Août 1989. J’ai six ans et demi, Papa a remis en état un voilier à Rochefort, sur le fleuve Charente qui se jette dans la mer entre Port-des-Barques et Fouras les Bains. Arrivés la veille, mes parents, mes deux sœurs et moi partons de bonne heure ce matin-là, pour profiter de la marée et du vent d’est. Notre bateau file doucement en empruntant avec application les boucles du fleuve.

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Il s’agit aussi de ne pas se laisser embarquer par le courant. Je me demande à de nombreuses reprises si on va enfin voir la mer, tout en observant l’éveil de la faune sur les rives. Canards tadornes et échassiers sont nos premiers compagnons de voyage. Les vagues à l’embouchure font réagir le bateau. L’étrave se soulève et retombe dans des gerbes d’eau joyeuses. Je me sens bien en abordant le Pertuis d’Antioche, de nombreux autres voiliers naviguent aux abords de l’île d’Aix, je rêve déjà à d’autres terres lointaines.

François sur Pesk Avel

Le passage entre les îles d’Oléron et de Ré ouvre définitivement la porte sur l’océan Atlantique, notre nouveau terrain de jeu pour l’année à venir !

 

 

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La fin du voyage m’a ramené, le cœur battant très fort en apercevant ses premiers carrelets, sur l’estuaire de mon fleuve préféré, celui qui coule à quelques centaines de mètres de la maison familiale à Angeac-Charente.

 

C’est là que je suis devenu skipper à la barre de mon premier Optimist, "ptimerapid", construit par Papa".

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Retrouvez François Gabart sur Twitter et sur Facebook : 

François Trimaran

 

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Jean-Luc Van Den Heede vient de remporter brillamment la 31ème édition de la CCPV, La Course Croisière des Ports Vendéens, ainsi que l’Olona Cup, avec son Feeling 1040 Algimouss, celui-là même qui lui permit de prendre la 2ème place de La Route du Rhum en 1998. "VDH" détient toujours depuis 2004 le record du Global Challenge, Tour du Monde à l’envers, c’est à dire contre vents et courants. Mais après dix passages du Cap Horn et cinq tours du monde terminés chacun par un podium, ce marin d’expérience n’a pas fini de nous étonner : Jean-Luc sera en 2018 au départ du Golden Globe, un remake de 1968, au compas et sextant !

 

Jean-Luc  à  ses débuts de skipper :

"J'ai eu mon premier contact avec la mer à Berck-Plage, tout là-haut dans le Pas-de-Calais.

L’année de mes cinq ou six ans, je suis devenu skipper pour la toute première fois. Mon bateau était un voilier en plastique de marque Nayouk. Je lui donnai tout naturellement ce nom. C’était un jouet, on l’aura compris. Mais il naviguait comme un grand et c’est avec lui que j’ai tiré mes premiers bords dans les "bâches", ces lagunes qui se forment dans les replis de la plage lorsque la mer se retire. Ce sont de paisibles bassins dont il faut pourtant se méfier car, à marée montante, ils se transforment promptement en pièges. Le niveau de l’eau s’élève, des courants imprévisibles apparaissent et plus d’un baigneur étourdi, attardé sur la langue de sable entre la mer et la bâche, s’est vu surpris par ce phénomène. On a même déploré des noyades...

Nayouk

Cette année-là, Nayouk et moi avons passé un bel été et ce furent vraiment mes premières navigations. Nous aurions dû renouveler l’aventure l’année suivante mais, après m’avoir offert mes premiers virements de bord, Nayouk m’a aussi fait connaître ma première voie d’eau ! Coque percée à la suite d’un choc. Pour Nayouk, ce n'était pas un Ofni et la responsable fut parfaitement identifiée. Il s’agissait… d’une souris ! 

Je m’en souviens comme si c’était hier... Nous rentrions tout juste à Amiens après nos vacances. Je gardais encore Nayouk serré contre moi. Ma grand-mère est allée reprendre ses chaussons rangés pendant notre absence en haut de l’escalier de la cave. En se penchant, elle a vu dans l’un d’eux ce qu’elle a cru être une ficelle. Sans méfiance, elle s’en est saisie... C’était la queue d’une souris. Hurlements d’épouvante ! Sauve-qui-peut ! Ma grand-mère lâche la souris, me happe au passage, grimpe sur une chaise, puis sur la table tandis que mon grand-père, héroïque face à l’adversité du moment, armé d’une pelle et d’une balayette, poursuit le monstre et le terrasse...

Hélas, quand ma grand-mère m’a empoigné, j’ai laissé échapper Nayouk qui est tombé sur le sol. Ce fut le début d’une voie d’eau que je n’ai jamais réussi à colmater par la suite, malgré maintes tentatives... Et l'été suivant j'ai du me séparer de Nayouk qui faisait naufrage sans arrêt… "

Le site de Jean-Luc Vandenheede : 

SNAG-480

 

Jean-Luc sur Facebook : SNAG-489 Jean-Luc sur Twitter : SNAG-490

VDH organisateur de séminaires, conférencier, conseiller et coach :   Conférencier

 

Yves Le Blevec, skipper d’Actual Ultim :

ma première navigation en solitaire !

15_68557_ULTIM_ACTUAL-1500px-200x300Fox"Je devais avoir une dizaine d’années… Depuis peu, nous avons un Ghibli, un petit bateau de croisière au mouillage devant la plage. Une sortie est prévue pour l’après midi, nous utilisons le dériveur familial (un Fox) en annexe.

Une fois tout le monde embarqué à bord, je m’aperçois que c’est à moi de ramener le dériveur à la plage…en solitaire !

Le foc, la GV, la barre… Je n’ai pas assez de mains pour tout faire. D’autres bateaux au mouillage à éviter, j’abats, ça gite un peu trop mais que faire ? Oui, il faut choquer, ça va mieux. La plage s’approche, il faut penser à remonter la dérive (sabre, évidemment). C’est loin de la barre, la manœuvre est acrobatique. C’est chaud mais ça passe, je "beach" plutôt correctement et sans casse.

Distance parcourue : 200m !

Temps de navigation : quelques minutes !

Cette première navigation en solitaire reste pourtant gravée dans ma mémoire. Une intensité de sensation que je retrouve à chaque départ de course en solo."

Amicalement pour tous les lecteurs de Blog Marine Plaisance, Yves.

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